Et si l’innovation ne consistait pas seulement à créer de nouveaux outils, mais aussi à trouver de nouvelles façons d’entrer en dialogue ? Depuis 2021, la Caravane de l’exil de la Croix-Rouge française va à la rencontre du public dans les rues, sur les marchés ou sur les plages pour ouvrir la conversation sur les migrations. En 2026, elle a franchi pour la première fois la frontière espagnole.
Lorsque RSI a présenté la Caravane de l’exil en 2024, cette initiative itinérante proposait déjà des jeux, des expériences interactives et des conversations dans l’espace public, pour aller à la rencontre de personnes qui ne se seraient pas nécessairement intéressées à la question des migrations.
Deux ans plus tard, le projet a évolué. Sa sixième édition a permis de sensibiliser 3 500 personnes, grâce à 50 bénévoles mobilisés pendant 15 jours. Dans le cadre d’un projet Erasmus+ mené en partenariat avec Open Cultural Center Spain, la Caravane a également été déployée pour la première fois hors de France.
Comment préserver l’esprit d’une innovation sociale lorsqu’elle change de pays ? Que faut-il adapter ? Comment mesurer les effets d’une conversation ? Et comment transmettre une méthode pour permettre à d’autres de se l’approprier ?
Charlotte Grimont, chargée de la dynamique migration au sein du Programme national migration (PNM) de la Croix-Rouge française et coordinatrice du projet Caravane de l’exil, partage les premiers enseignements de cette nouvelle étape.
Aller vers des personnes qui ne seraient jamais venues à un événement sur les migrations : qu’est-ce que cela change dans la conversation ?
CG: L’objectif de la Caravane est d’aller à la rencontre du grand public, en particulier des personnes éloignées de la thématique des migrations. C’est pourquoi nous choisissons de nous installer directement dans l’espace public : rues, plages, marchés, sans communication préalable. Cette approche nous permet de rencontrer des personnes qui ne seraient probablement pas venues participer à un événement consacré aux migrations. Un ciné-débat ou une conférence réunissent souvent un public déjà sensibilisé. La Caravane touche aussi des personnes qui ne se seraient jamais déplacées pour un événement estampillé « migration ».
Notre approche n’est pas militante : nous ne cherchons pas à convaincre, mais à ouvrir un espace de dialogue apaisé et factuel, qui replace l’humain au centre. Ce positionnement permet de décentrer le regard, de mieux comprendre le point de vue de l’autre et de privilégier l’échange à la confrontation.
Comment mesurer l’impact d’une conversation ?
CG: L’impact des actions de sensibilisation est difficile à évaluer. Une grande partie de leurs effets ne peut pas être mesurée précisément. Cette année, dans le cadre du projet financé par Erasmus+, nous avons développé un questionnaire de trois questions pour mieux connaître les personnes rencontrées et recueillir leur perception de l’échange.
| 1. Sur une échelle de 0 à 5, à quel point vous êtes-vous senti à l’aise en participant à cette discussion ? | 0 = Pas à l’aise du tout / 5 = Très à l’aise |
| 2. Avant cette discussion, diriez-vous que vous aviez une image de la migration : | Très positive / Positive / Neutre / Négative / Très négative / Je n’ai pas envie de répondre à cette question |
| 3. Après avoir participé aux activités, vous sentez-vous plus empathique envers les personnes ayant un vécu migratoire ? | Pas du tout / Un peu / Moyennement / Beaucoup / Tout à fait |
Au-delà du questionnaire, les retours recueillis sur le terrain nous apportent également des indications. De nombreuses personnes nous remercient pour l’échange, en expliquant qu’il leur a permis de découvrir une nouvelle perspective sur le sujet. D’autres nous disent qu’elles en parleront à leurs proches.
La Caravane poursuit aussi un deuxième objectif : partager ses outils et permettre à d’autres de les utiliser. Elle offre l’occasion de présenter ces activités au réseau bénévole et de former des équipes locales à leur animation. Ces équipes peuvent ensuite les réutiliser dans d’autres contextes : forums des associations, événements ou soirées de cohésion. Certaines personnes rencontrées lors de la Caravane nous sollicitent également pour organiser ces activités dans leur école ou leur université.

En passant de la France à l’Espagne, qu’avez-vous appris sur l’adaptation d’une innovation sociale à un nouveau contexte ?
CG: Dans le cadre du projet européen, nous avons produit plusieurs guides, dont un consacré à l’adaptation des activités. Deux points d’attention principaux en ressortent :
- Bien connaître le contexte local, afin d’adapter les questions et les contenus des différentes activités.
- Être attentif au vocabulaire employé, notamment à la connotation des mots, qui peut varier d’une langue à l’autre.
L’essentiel est de préserver les objectifs de chaque activité et l’esprit de la Caravane, tout en adaptant les contenus.
Prenons l’exemple de la nouvelle activité « Qui est-ce ? », créée pour mettre en lumière des parcours individuels et la résilience des personnes. Dans le cadre du projet européen, nous avons choisi de présenter les parcours de personnes accompagnées par les équipes de Rétablissement des liens familiaux, car ils font écho à l’action de la Croix-Rouge. Une organisation souhaitant adapter cette activité à son propre contexte pourrait toutefois choisir d’autres parcours, par exemple ceux de personnes qu’elle accompagne ou de bénévoles engagés à ses côtés.

Nous avons également constaté que le déploiement de la Caravane peut contribuer à créer des liens au niveau local. Open Cultural Center Spain a ainsi choisi de la déployer dans des territoires où ses projets sont déjà implantés, ce qui lui a également permis de mieux faire connaître ses actions.
Que faut-il pour que la Caravane puisse continuer à voyager et être adaptée ailleurs ?
CG: Trois guides ont été réalisés dans le cadre du projet Erasmus+ pour transmettre la méthode et faciliter son adaptation.
- Le premier guide est consacré à l’organisation de la Caravane. Il couvre la planification, les activités, la logistique, le déroulement d’une journée type et propose des supports prêts à être réutilisés.
- Le deuxième porte sur la formation des bénévoles. Il aborde les connaissances nécessaires pour animer les activités, mais aussi la posture à adopter face au public : comment aller vers les passants ? Comment réagir à des propos anti-migrants, racistes ou discriminatoires ? Il traite également de l’animation des activités, des temps de briefing et de débriefing, de la gestion du temps et des règles de fonctionnement collectif.
- Le troisième guide est consacré à l’adaptation des activités à un autre contexte national. Il vise à aider les organisations intéressées à s’approprier la démarche tout en tenant compte des réalités locales.
L’objectif est de rendre ces ressources accessibles au plus grand nombre, aussi bien aux Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qu’aux autres organisations non gouvernementales (ONG) souhaitant s’inspirer de la démarche.
Les trois guides seront publiés sur la plateforme Erasmus+ à l’issue du projet.
Quand l’innovation sociale franchit les frontières
La Caravane de l’exil montre comment une innovation sociale peut franchir les frontières, grâce à des outils et des méthodes que d’autres organisations peuvent s’approprier et adapter à leur contexte. Son déploiement en Espagne illustre également comment cette démarche peut renforcer les liens locaux et créer de nouvelles opportunités pour les organisations partenaires. Cette expérience invite enfin à élargir notre regard sur la mesure de l’impact : au-delà du nombre de personnes touchées, il est essentiel de considérer la valeur du dialogue, l’ouverture à de nouvelles perspectives et les liens qui se créent au fil des rencontres.